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La Bibliothèque des Amis de l’Instruction du Ve arrondissement sous la Troisième République

 

Dans ses précédents billets sur la Bibliothèque des Amis de l’Instruction du Ve arrondissement (BAI-V), Louise Oudin a principalement évoqué cette bibliothèque sous le Second Empire. En effet, ce carnet s’attache plus particulièrement aux débuts des bibliothèques populaires entre 1861 et 1871. Il est néanmoins passionnant, et nous le ferons de plus en plus sur ce carnet, d’évoquer le sort des bibliothèques populaires après la Commune. Rappelons que d’une part l’union parfois improbable de gens de tous bords pour développer les premières bibliothèques populaires1 s’effrite après 1871, d’autre part la gauche radicale s’intéresse tout particulièrement à ces bibliothèques qui constituent d’excellentes officines électorales2. C’est le cas de la BAI-V.Agnès Sandras
I/ La BAI-V pendant l’année terrible et sous l’Ordre moral

1/ Devenir de la bibliothèque et de certains de ses membres

La bibliothèque reste ouverte pendant le premier siège de la guerre franco-prussienne.Antoine COHADON, administrateur de la BAI-V dès son origine, lance avec « quelques autres » un appel pour « des sociétés alimentaires pour réaliser la vie à bon marché » et nourrir les gardes sédentaires sur les fortifications3. Ils utilisent par exemple la technique de la « marmite norvégienne » qui avait été présentée à l’Exposition universelle de 1867.Pendant le premier Siège on trouve Pierre André ANDRÉ et Florent COLLIN, tous les deux vice-présidents de la BAI-V au comité d’armement du Ve arrondissement4.

Florent Collin. Photographie de Marius Rouffiac, Conseil municipal de Paris : 1871-1890. [Photographies de MM. les conseillers municipaux : AC-HU] . Tome 2. BHdV.

 Par voie de presse, la société républicaine lance une souscription pour des ballons propagandistes destinés à répandre des circulaires en allemand sur l’armée ennemie pour les inciter à « repasser le Rhin et à se libérer de leurs rois ». Pour participer il faut s’adresser à l’Épargne immobilière chez COHADON aux 23 bd. Magenta ou chez Cyrille LAMY5 au siège 3 rue d’Arras6. COLLIN est élu adjoint au maire en novembre 18707. COHADON, qui avait signé le Manifeste des Soixante en février 18648 est candidat aux élections législatives sur la liste antimonarchique de février 18719 qui comprend Raspail, Rochefort, Hugo, Henri Martin, etc. Il est soutenu par ANDRÉ et Théodore SCHUDZE, administrateur de la BAI-V et publie sa profession de foi10. COLLIN est candidat aux élections municipales, non élu le 26 mars 187111. Frédéric MORIN, sociétaire de la BAI-V, rejoint « la Ligue d’union républicaine des droits de Paris » et y retrouve Henri HARANT (BAI-III), Anthime CORBON (BAI-XIV et XV) et Félix JOBBE-DUVAL (BAI-XV)12.

La BAI-V reste ouverte pendant le deuxième siège jusqu’au dimanche 21 mai inclus (premier jour de la Semaine sanglante) grâce à ANDRÉ et au bibliothécaire A. DUMONT qui assurent le service. Elle est fermée le 22 mai, jusqu’au lundi 7 août. À sa réouverture, tout est en parfait état13. Aux élections municipales de juillet 1871 trois membres actifs de la BAI-V sont candidats :

  • COLLIN est élu14. Il affirme qu’il a existé dans le Ve arrondissement un foyer de résistance à l’arbitraire de la Commune. Il restera conseiller jusqu’en 1893. La manufacture, qui l’emploie 55 ans durant, le rémunère quand il s’absente pour remplir ses fonctions politiques15.
  • Frédéric MORIN et Camille BOCQUET (qui souligne sur ses affiches qu’il est fondateur de la bibliothèque), membres actifs fondateurs de la BAI-V, sont candidats non élus.
Affiche électorale de 1871 : profession de foi de Camille Bocquet. L’Argonaute (Bibliothèque La Contemporaine)Après la Commune, la bibliothèque est rouverte par Camille BOCQUET, qui se proclame président provisoire et Frédéric MORIN.
II/ La BAI-V à l’heure des bibliothèques populaires républicaines

1/ Le 2 juillet 1876

Dans une réunion qui se tient dans la salle des écoles de la rue d’Arras, BOCQUET lance une campagne d’adhésion à la bibliothèque : il introduit son discours en excusant Louis BLANC, député du Ve qui adhère mais ne peut être présent16. De nombreux députés et conseillers municipaux sont dans la salle. ANDRÉ présente la situation de la bibliothèque17. BOCQUET exprime son inquiétude devant le fait que les subventions du conseil municipal aillent « aux bibliothèques administratives » alors créées par les municipalités et non aux « bibliothèques laïques et libres ». Louis Anne DUBIEF est nommé maire du Ve en mai. Il est décidé de travailler à de nouveaux statuts, de changer de local, d’établir une liste de citoyens à inviter à adhérer. Quatre commissions sont créées, une par quartier de l’arrondissement, les conseillers municipaux sont membres de droit. Trois des conseillers sont républicains radicaux. COLLIN pour le quartier du Val de Grace est étiqueté républicain18.

Nous connaissons : LAMY, COLLIN, BOCQUET.

Par voie de presse une assemblée générale est annoncée pour le 15 février 1879 dans la salle des écoles de la rue d’Arras19. Le compte-rendu de cette assemblée ne nous est pas parvenu.De janvier à mai 1877, Léon GAMBETTA fait une série de conférences pour les BAI de Paris (repérées dans la presse : en janvier pour celle du XIe et du XIVe, février pour le XXe, mars pour le XIIe et le XVe, mai pour le IIIe). Il ne vient pas dans le Ve. Sa présence n’est probablement pas désirée car Louis BLANC prend le plus souvent possible ses distances avec lui par exemple en août 187620.

2/ La démission de LABOULAYE

Le 14 février 1878, LABOULAYE démissionne par un courrier adressé à la direction de la Sûreté générale au ministère de l’Intérieur qui le transmet au ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts21. Il a 67 ans et il est président depuis 18 ans.

A-t-il été découragé par l’échec de DELACOUR, Orléaniste qu’il patronne avec le maire RATAUD aux élections législatives en février 1876 ? Dans le même temps COLLIN et BOCQUET font partie du comité du Ve pour la candidature de Louis BLANC, républicain intransigeant22. Louis BLANC obtient 64,23 % des suffrages, DELACOUR 25,4 %. Ou plus vraisemblablement sa démission est due à un changement des statuts. Lors de la réunion de juillet 1876 une commission a été organisée pour les modifier. L’exemplaire des nouveaux statuts conservé à la BnF précise qu’il n’y a plus de président permanent23.

Le conseil d’administration de 21 membres nommés par l’Assemblée générale choisit un président en début de séance et ce ne doit jamais être le même. Les contraintes imposées par les autorités en 1861 sont enfin supprimées.En 1880 GIRARD est fait officier d’académie24 comme secrétaire de la Société Franklin25 et agent général de l’Association Philotechnique26. En 1885, GIRARD, qui a 64 ans, ne vient plus aider à l’APH que durant les deux mois qui précèdent la distribution des prix. Il garde une indemnité annuelle inchangée27.

3/ Le legs de Louis BLANC

Nous avons précédemment indiqué que le catalogue s’était considérablement étoffé grâce à un legs en 1882. Il s’agissait d’une générosité testamentaire de Louis BLANC toujours député du Ve lors de son décès28. Son légataire universel est son cousin Joseph Pierre Marie JATTIOT (1815, Ajaccio, Corse-1894, Alger), contrôleur agent comptable aux Gobelins de novembre 1871 à février 188329 où il demeure comme COLLIN au moins de 1880 à 188330. Les Gobelins sont alors sous le contrôle de Charles BLANC, frère de Louis, directeur des Beaux-Arts au ministère de l’Intérieur de 1870 à 1873. Nommé une première fois en février 1848, il avait alors occupé ce poste durant 5 ans.Un des exécuteurs testamentaires est Charles EDMOND, bibliothécaire du Sénat. Charles EDMOND est l’auteur du catalogue « l’Égypte à l’exposition universelle de 186731».

Dans le cortège, lors des obsèques de BLANC, de la rue de Rivoli au Père Lachaise, le bureau de la BAI-V est en 2e position et les autres « Amis de l’Instruction » sont à la 56e.BLANC avait déjà aidé la bibliothèque en 1880 en donnant une conférence à son profit le 22 février 1880 rue d’Arras (prix des places 2 francs)32.

4/ Les conférences après 1880

Quelques conférences sont commentées dans la presse comme celle de Charles PERRINELLE (1832-1894):

Le Réveil du 2/2/1882, Gallica (BnF)

  5/ Les déménagements successifs de la BAI-V

En 110 ans d’existence, la bibliothèque déménage 4 fois :

  • 3 rue d’Arras (2) dès 187233 et encore en 188234 dans l’immeuble construit par l’Épargne immobilière qui devient le siège de l’Épargne immobilière et de la Société des maçons. S’y trouvent plusieurs salles de réunion.
  • 75 rue du Cardinal Lemoine (3) en 188435 et encore en 189836
  • 47, rue Lacépède (4) en 1963 et lors de sa fermeture en 197737.
  • En 1878 : 4500 volumes et 1000 brochures, 437 volumes ont été achetés et 635 reliés38.
  • En 1891 : c’est de toutes les BAI la bibliothèque la mieux dotée avec 10 657 volumes par suite d’un legs39.
  • En 1963 : 17 000 ouvrages. La bibliothèque ferme en 197540.

Le dernier président est René Eugène PRÉTESEILLE (1897 Paris, 7e – 1992 Paris 5e). En 1954 il habite 20 rue Lacépède et il est un des trois administrateurs de la société MALAUD-BASLY qui a pour objet l’exploitation d’un portefeuille d’assurances41.

  1. Voir Des bibliothèques populaires à la lecture publique [dir. A. Sandras], Presses de l’enssib, 2014. [↩]
  2. Voir Laure Léveillé, Les petites bibliothèques de la République : aux origines de la lecture publique parisienne, des années 1870 aux années 1930. Thèse de doctorat en histoire sous la direction de Philippe Levillain, Université Paris X-Nanterre, 1998. [↩]
  3. Le Siècle, 24/9/1870. [↩]
  4. Les Murailles politiques françaises, 27/10/1870, in Les Murailles politiques françaises depuis le 18 juillet 1870 jusqu’au 25 mai 1871. Affiches françaises et allemandes. La guerre, la Commune, Le Chevalier, Paris,1874. [↩]
  5. Cyrille LAMY-AU-ROUSSEAU, 1825 -Les Rousses, Jura – 1884 Paris 5e. [↩]
  6. La Patrie en danger, 20/10/1870. [↩]
  7. La Vérité, 10/11/1870. [↩]
  8. Le Manifeste des Soixante proclame la nécessité de candidature ouvrière, du droit de réunion et de chambre du travail. [↩]
  9. Séance du 5 février 1871, Les murailles politiques françaises depuis le 4 septembre 1870, A. Le Chevallier, Paris, 1873-1874. [↩]
  10. La Vérité, 5/2/1871. [↩]
  11. La Vérité, 24/6/1871. [↩]
  12. Affiche de la Ligue d’union républicaine des droits de Paris, 18/4/1871. [↩]
  13. La Nation souveraine, 9/8/1871. [↩]
  14. La Vérité du 21/7/1871. [↩]
  15. Archives de la Manufacture des Gobelins : Cote G 20. [↩]
  16. Louis BLANC est élu dans plusieurs circonscriptions en février 1876 et choisit de représenter le Ve. Il est à nouveau élu en octobre 1877 après la dissolution et en août 1881. [↩]
  17. Les Droits de l’homme, 3/7/1876. [↩]
  18. Nagaï, Nobuhito. Les conseillers municipaux de Paris sous la Troisième République (1871-1914). Éditions de la Sorbonne, 2002, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.1309. [↩]
  19. Le Siècle, 15/2/1879. [↩]
  20. Le Rappel, 14/8/1876. [↩]
  21. AN b. [↩]
  22. Le Rappel, 13/2/1876. [↩]
  23. CR-BAI-V, 1878, noté CR-78. Bibliothèque populaire des Amis de l’Instruction du Ve arrondissement, Paris, imprimerie de A. Parent, rue Monsieur Le Prince, 31. [↩]
  24. Manuel général de l’instruction primaire, 22/5/1880. [↩]
  25. La société FRANKLIN est d’abord hébergée par Hachette puis au 6 rue de Savoie VIe en 1866 puis au 1 rue Christine Ve. [↩]
  26. La philotechnique se trouve 16 rue de Condé VIe en 1864 puis 1 rue Christine en 1869 et 24 rue serpente VIe en 1874 et encore en 1888. [↩]
  27. PV du conseil d’administration du 15/4/1885 communiqué par Cécile AKTOUF, APH. [↩]
  28. Le Petit Quotidien, 11/12/1882. [↩]
  29. Archives de la Manufacture des Gobelins, Cote F 26 . [↩]
  30. Annuaire almanach du commerce et de l’industrie,1880. [↩]
  31. En 1867 c’est Ismaël PACHA, alors vice-roi d’Égypte, qui confie à Charles EDMOND, de son vrai nom CHOJECKI l’organisation de la présence égyptienne à l’exposition universelle (qui se tiendra au Champ-de-Mars du 1er avril au 3 novembre) et la rédaction du catalogue. Ismaël PACHA offre 500 catalogues à distribuer dans les bibliothèques populaires. [↩]
  32. Le Mot d’Ordre, 24/2/1880. [↩]
  33. Le Rappel du 23/10/1872. [↩]
  34. Tableau des bibliothèques syndiquées 1882, conservé à la BAI-III rue de Turenne. [↩]
  35. Tableau des bibliothèques syndiquées 1884, conservé rue de Turenne. [↩]
  36. Liste des bibliothèques syndiquées 1898 conservée rue de Turenne. [↩]
  37. Michel ROSZEWITCH, la Gazette du 54 n°1. [↩]
  38. Rapport de BOURNEVILLE, Conseil municipal de Paris,1878. [↩]
  39. Rapport d’A. BOLL, Conseil municipal de Paris,1891. [↩]
  40. Michel ROSZEWITCH, la Gazette du 54, n°1. [↩]
  41. La Loi, 14/7/1954. [↩]

Le Syndicat des bibliothèques populaires libres de la Seine (II/1883-1890)

Dans un précédent billet, nous avons évoqué la genèse complexe du Syndicat des Bibliothèques populaires libres de la Seine. Sept années ont été nécessaires pour parvenir à sa fondation officielle en 1882, sans doute en raison de divergences entre les bibliothèques le composant et d’inquiétudes des autorités préfectorales sur les motivations politiques de ce Syndicat. Sa naissance est en effet soutenue par les républicains, notamment Louis Blanc et Gambetta, lors d’une fête imposante rassemblant pas moins de 5000 personnes au Palais du Trocadéro. Mais ces deux grandes personnalités meurent bientôt en décembre 1882. Le Syndicat des bibliothèques populaires, présent à leurs funérailles1, reste engagé du côté des républicains, mais est également très marqué par l’influence positiviste entre 1882 et 1890, comme on va le voir. Le Syndicat se donne pour fonction essentielle un rôle de représentation des bibliothèques populaires auprès des instances municipales, dans les grandes manifestations laïques (comme le centenaire de Diderot) ou lors des Expositions. La naissance du Syndicat marque le tournant pris par ces bibliothèques : si sous le Second Empire elles ont fédéré des soutiens aux origines les plus diverses, elles sont désormais ouvertement républicaines et le plus souvent anti-cléricales.

NB. Les fiches signalées sont en cours de réalisation dans la série réseaux des premiers acteurs de la BAI-III. Lorsqu’elles apparaissent en vert, le lien est cliquable, elles sont donc en ligne. Lorsqu’elles apparaissent en noir, elles seront prochainement publiées. Continuer la lecture de « Le Syndicat des bibliothèques populaires libres de la Seine (II/1883-1890) »

  1. Louis Blanc était très attaché à la BAI-V à laquelle il lègue sa propre bibliothèque. Lors de ses funérailles, le conseil de la BAI-V fait partie du tout début du cortège organisé, celui du Syndicat se trouve plus loin. [↩]